Saison 2002-2003
Séance du 22 janvier 2003
Hommage à François Truffaut
Un film de François Truffaut
avec: Jean-Pierre CARGOL : Victor de l’Aveyron François TRUFFAUT: le docteur Jean Itard Françoise SEIGNER : Madame Guérin Jean DASTE : Philippe Pinel équipe technique: Scénario, adaptation François Truffautet Jean et dialogue : Grault, d’après Mémoire et Rapport sur Victor de l‚Aveyron de Jean Itard (1806) Musique : Antonio Vivaldi Direction musicale : Antoine Duhamel Photographie : Nestor Almendros Montage : Agnès Guillemot assistée de Yann Dedet France, 1970 83 minutes Production : Les Films du Carrosse, Les Productions Artistes Associés Palme d‚or du festival de Valladolid, Christopher Award
En l’An VIII de la République (début1800) après une première capture, puis une évasion, un enfant que l’on suppose avoir une douzaine d’années est repris dans une forêt de l’Aveyron. D’abord gardé à Saint-Affrique, puis à Rodez, il est sur l’ordre d’un ministre, conduit à Paris, confié d’abord à l’Institution des sourds-muets, rue Saint-Jacques, puis, sur sa demande, au Docteur Itard. Celui-ci est persuadé que l’enfant qu’il appellera Victor n’est pas, comme le prétend le plus célèbre psychiatre de l’époque, le professeur Pinel, un idiot congénital, mais simplement un enfant dont l’état est la conséquence de sa vie sauvage, de l’absence de tout contact avec l’humanité. Le Docteur Itard entreprend l’éducation de Victor et rendra compte de ses progrès dans son Mémoire de 1801, puis, en 1807, dans son Rapport sur les nouveaux développements de Victor de l’Aveyron. François Truffaut suit de très près ces textes pour réaliser son film et retracer les étapes de cette étonnante éducation.
Pour qui a lu les textes du Docteur Itard, le film de François Truffaut apparaît d’abord comme une adaptation fidèle. On y retrouve des épisodes rapportés tout au long du Mémoire de 1801 et du Rapport de 1806, de la capture de l’enfant jusqu’aux efforts d’éducation, aux exercices montrés dans le détail.
En réalité, cette adaptation posait de multiples problèmes et Truffaut lui-même les souligne en mars 1970, dans le <i>Nouvel Observateur</i>, en réponse aux questions de Pierre Bénichou : <i>Dès que j’ai lu cette histoire, elle m’a passionné, mais je n’étais pas sûr d’en faire un film. Il y avait trop de difficultés, il fallait transformer le texte d’Itard qui était constitué de deux rapports médicaux écrits à quatre ans d’intervalle et destinés à obtenir du ministère le renouvellement de la pension allouée à sa gouvernante, Mme Guérin. Imaginer qu’Itard tenait son journal et faire de ces rapports une chronique. Mais en même temps, préserver ce texte qui est superbe, cette écriture.</i> C’est bien ce que François Truffaut et Jean Gruault réussiront à faire, la voix off de François Truffaut présentant, commentant les épisodes qui se déroulent sur l’écran. Le dialogue proprement dit n’existe guère : dans la première partie du film, les divers épisodes, la capture de l’enfant par exemple n’ont nul besoin de commentaire. La scène de l’infirmier guidant les curieux est traitée de telle sorte que le spectateur, observateur extérieur, saisissant quelques mots seulement, mais attentif aux gestes, en particulier à celui de l’homme empochant l’argent que lui rapportent ces visites, cette scène apparaît dans toute son horreur. Rapprochant les personnages de l‘observateur, toute parole ne ferait que l’affaiblir. Plus tard, lorsque l’éducation est commencée, c’est le point de vue du médecin que Truffaut veut faire adopter au spectateur, d’où le commentaire en voix off. Là encore, le dialogue traditionnel est presque absent. Tout au plus peut-on trouver une brève remarque du médecin à la gouvernante. Lorsqu’il arrive chez le Docteur Itard, le jeune enfant ne peut établir une communication que par gestes. Ainsi, il s’approche de Mme Guérin avec une soupière vide. Alors, le dialogue entre le médecin et la gouvernante se justifie. C’est d’abord à l’enfant que s’adresse la gouvernante, mais celui-ci est bien incapable de comprendre : <i>Qu’est-ce que tu veux ? Qu’est-ce que tu me demandes ?</i> Seul Itard peut répondre : <i>C’est son langage en action : il a faim et il cherche à vous le faire comprendre</i>. L’enfant ne parlant pas, ne comprenant pas le langage articulé, tout passe par les gestes, le regard. D’une certaine manière, Truffaut retrouve le cinéma muet comme il retrouve un somptueux noir et blanc. Les images de la forêt, au tout début du film s’imposent par le jeu de l’ombre et de la lumière, le frémissement des feuillages. Plus tard, le noir et blanc permettra le contraste entre intérieur et extérieur, a lumière d’une fenêtre sur la campagne et, pour Victor, l’opposition entre le monde des hommes et celui de la campagne auquel bientôt il n’est plus adapté. Notons aussi les costumes sombres, en particulier le noir de l’habit masculin, une des façons de dater le film.Se posait aussi le problème de l’interprétation. S’il était assez facile de trouver une actrice pour jouer le rôle de Mme Guérin et celui de quelques comparses, il n’en allait pas de même pour celui de l’enfant et du Docteur Itard. Après maintes hésitations, Truffaut choisira un jeune Gitan et décidera d’interpréter lui-même le personnage du Docteur Itard. D’abord parce qu’il lui faut diriger son jeune acteur et qu’il ne pourra le faire en étant seulement le traditionnel réalisateur : j’ai senti que le travail essentiel de ce film serait de bouger l’enfant, de le manipuler, étant donné qu’on ne pouvait pas lui parler et que tout cela serait beaucoup plus important que de décider des positions de la caméra. Intervient aussi dès l’abord le refus de prendre un acteur connu dont la présence même risquerait fort de détourner de l’essentiel l’attention du spectateur et de porter atteinte à la crédibilité du film. Envisageant diverses solutions, par exemple le recours à un journaliste rencontré en province, de son propre aveu, Truffaut a bien vite ressenti une sorte de frustration : Je n’étais pas encore résolu à interpréter le rôle, mais j’étais déjà jaloux de cet intermédiaire que serait l’acteur entre l’enfant et moi.
Ce choix a peut-être d’autres implications. D’abord, est-ce un hasard si c’est précisément ce film-là que François Truffaut dédie à Jean-Pierre Léaud ? On sait quels liens existaient entre le réalisateur et l’interprète des 400 coups puis de toute la saga Doinel, interprète en qui on a pu voir une sorte de double de Truffaut. Le jeu des dédicaces est éclairant : le premier long métrage de Truffaut était dédié à André Bazin, sorte de père de substitution. Assumant pleinement le rôle du maître dans L’Enfant sauvage, Truffaut mesure le chemin parcouru. Qui ne voit que Truffaut, en se mettant en scène dans le rôle du maître à penser, à parler, à vivre, ne se dédouble en quelque sorte que pour mieux observer, pour mieux libérer, dans un mouvement à la fois objectif et subjectif l’enfant qu’il a été ? Qui ne ressent à quel point il s’agit là d’une confession déchirante, de la mise à jour, lucide et rayonnante, de tous les fantasmes de son subconscient ? ce qui, dans le premier long métrage du cinéaste, n’était que révolte brouillonne, que règlement de compte puéril, ici devient objet d’étude rigoureuse, miroir transparent et paisible. Après avoir rué dans les brancards, et failli casser le timon, Truffaut reconstruit, pièce à pièce, la mécanique. (Claude Beylie)
Replacé dans l’ensemble de l’œuvre de Truffaut, le film apparaît comme bien d’autres, construit sur une frustration, ici celle du langage et plus largement de la civilisation, de la culture, difficilement, lentement et jamais complètement maîtrisées. On peut remarquer que L’Enfant sauvage constitue le premier degré d’une évolution dont Fahrenheit 451 et Les quatre cents coups sont le degré suivant, et qu’achèveront Les deux Anglaises et le Continent, L’Homme qui aimait les femmes ou L’Amour en fuite, évolution qui va de l’absence de langage à l’écriture romanesque, en passant par le langage d’emprunt…(Elisabeth Bonnaffons)
Dans le rapport de 1806, le Docteur Itard, retraçant ses travaux et les progrès du jeune Victor, construit son exposé en trois parties relatives au triple développement des fonctions des sens, des fonctions intellectuelles et des facultés affectives. Or, bien que le scénario du film de Truffaut intègre à la fois le Mémoire de 1801, et le Rapport de 1806, on y retrouve ces divers aspects et les étapes de la progression. Du langage en action, Victor qui ne peut toujours parler, est du moins capable de former à l’aide de lettres découpées, le mot désignant l’objet de son désir, le lait que s’apprête à lui donner Mme Léameri. Il est à noter que celle-ci est peu connue de Victor. Il ne s’agit pas des habituels exercices, mais d’une véritable communication. De même, lorsque, volontairement, le Docteur Itard l’a injustement puni, la révolte de l’enfant lui apporte ce qu’il espérait : la conviction que Victor a le sentiment du juste et de l’injuste.
Cette progression est sensible tout au long du film. Après la fugue, puis le retour de Victor, après les difficultés nouvelles que celui-ci a rencontrées dans la nature, puis les affirmations du Docteur Itard : « Tu es chez toi. Tu n’es plus un sauvage, même si tu n’es pas encore un homme. Victor, tu es un jeune homme extraordinaire, un jeune homme aux grandes espérances. », le film s’achève sur les paroles du médecin : « Nous allons reprendre les exercices. » L’évolution se poursuit. C’est en cela qu’il s’agit d’une fin ouverte, donc optimiste.