Saison 2003-2004
12 Novembre 2003
un film réalisé par Jean Grémillon
avec: Madeleine RENAUD Thérèse Gauthier Charles VANEL Pierre Gauthier Jean DEBUCOURT Larcher Léonce CORNE Docteur Maulette Albert REMY Marcel Robert LE FORT Robert Raoul MARCO Monsieur Noblet Raymonde VERNAY Madame Brissard Michel FRANCOIS Claudinet Equipe technique : Scénario A.Valentin et C.Spaak Dialogues Charles Spaak Directeur de la photographie Louis Page Opérateur Roger Arrignon Montage Louisette Hautecœur Décors Max Douy Musique Roland Manuel Son Jean Putel
France 1943
Producteur : Raoul Ploquin
Durée : 105 minutes
Thérèse et Pierre Gauthier tiennent un garage. Mais ils sont expropriés : on construit un aérodrome civil à l’emplacement de leur garage. Ils doivent déménager. Bientôt, d’autant plus facilement que sa femme est partie travailler à Limoges, Pierre, qui a été mécanicien de Guynemer pendant la guerre, est repris par le goût de l’aviation. S’efforçant d’abord de ramener son mari « à la raison », Thérèse est atteinte à son tour par le « virus ». Bientôt, elle décide de battre le record féminin de distance en ligne droite. Pour acheter un avion avec lequel, bien qu’il ne soit pas même pourvu de la radio, elle peut espérer réaliser l’exploit, il faudra vendre le piano de leur fille, aussi passionnée de musique que les parents le sont d’aviation. Thérèse part. Et Pierre attend…
Le film est inspiré par l’authentique exploit de Mme Dupeyron, femme d’un garagiste de Mont-de-Marsan qui battit, en 1937, le record féminin de vol en ligne droite. Mais ce n’est là qu’un point de départ.
Si un personnage exprime le point de vue du cinéaste, c’est sans doute Monsieur Larcher. « Moi, je vous ai compris » dit-il à Pierre Gauthier au moment où chacun le condamne. Il a compris Pierre et Thérèse parce qu’il leur ressemble, parce que lui aussi a sa passion, mais c’est celle de la musique. « Ils s’aimaient davantage » dit-il également.
Le film montre parfaitement en quoi cette passion partagée exalte l’amour que déjà Pierre et Thérèse éprouvaient l’un pour l’autre. Cet amour est évident dès le début du film. « J’t’aime encore plus que le jour où Claude est né… affirme Pierre. Pourtant, durant un temps, la confiance entre les époux n’est pas totale : Pierre profite de l’absence de Thérèse pour s’adonner à sa passion, voler, donner des baptêmes de l’air ; plus tard, rêvant déjà de ce record à battre, Thérèse ne se confie pas encore à son mari. Puis, discret, mais visible dans la vie quotidienne du ménage, l’amour s’enrichit d’une complicité que Pierre définit parfaitement en rappelant le temps où il était le mécano de Guynemer, où les deux hommes discutaient et s’efforçaient d’améliorer leur appareil, de le rendre plus apte au combat. « Si je pouvais avoir cela avec toi, ce serait, ce serait… » L’exploit réalisé, à l’attente de Pierre qui attend désespérément qu’on signale l’avion quelque part répond celle de Thérèse, indifférente aux télégrammes de félicitations qui affluent, attendant un seul télégramme, celui qui viendra de la maison.
Car cet amour est profondément enraciné dans la réalité quotidienne, celle d’une famille. Thérèse est d’abord épouse et mère. Le personnage est interprété par Madeleine Renaud, à l’opposé des actrices flamboyantes de l’époque. Dans Remorques, dans L’étrange Monsieur Victor, elle est uniquement l’épouse selon les normes. Dans Le ciel est à vous, elle reprend d’abord ce personnage. Lorsque l’aviatrice vedette prend le départ, elle est là, en spectatrice, passant totalement inaperçue, bien dans les normes avec son petit tailleur et son sac à main. Mais ce n’est déjà plus qu’une apparence. Déjà son rêve domine tout. L’important d’ailleurs, n’étant pas qu’elle réussisse, mais qu’elle ait su se tendre vers ce but, lui sacrifier tout, sa vie tranquille, l’honorabilité, et même sa propre fille.
Le piano de Jacqueline, tout aussi important que l’avion auquel il sera sacrifié, symboles l’un et l’autre de deux passions qui s’affrontent, ce piano traduit aussi le passage du monde bourgeois, confortable, à la passion. Ce sont d’abord les efforts faits pour hisser le premier piano, banal, celui d’une enfant qui prend des leçons de musique par conformisme bourgeois. Tout le quartier est là, on encourage les déménageurs. Et la chute est une chute comique. L’achat de l’autre piano a une autre tonalité. Monsieur Larcher s’efforce de vendre l’instrument convenant à Jacqueline en qui il voit déjà une future virtuose. Et lorsque le bel instrument sera vendu parce que cette vente est le seul moyen de se procurer un avion à la mesure du défi de Thérèse, l’escamotage est significatif. Le piano est là. A l’image suivante, ne restent plus que le mur, le plancher. Et un coup de balai supprime la poussière qui aurait pu s’accumuler à son emplacement.
Jean Grémillon était un musicien. Cela se sent, bien qu’il
n’ait pas signé la musique de Le Ciel est à vous. Au
moment où s’affrontent les deux passions, celle de Pierre et
Thérèse, celle de Jacqueline, les thèmes musicaux aussi
s’affrontent. Les bruits même ont leur importance : le carillon
dans l’appartement, bien traditionnel, bien dans les normes, la sonorité
du moteur d’avion… Et, lorsqu’au début du film,
Jacqueline fait ses gammes, le son du piano contribue à l’atmosphère
calme et sans histoire de l’appartement. Un peu plus tard, en l’absence
de sa mère, elle est toujours au piano, mais alors la musique éclate,
triomphante. Et que dire de cette chanson, Sur le pont du Nord… qui
revient chaque fois que passent les orphelins, dans leur uniforme immuable,
la discipline qui leur est imposée par la société,
comme elle l’est, moins visiblement mais tout aussi sûrement,
aux Gauthier et à tous ou presque tous ? Il n’est pas indifférent
que la chanson s’achève par
C’est votre fille Adèle qui s’est noyée
Voilà le sort des enfants obstinés
Le dénouement pourtant, sera heureux. Mais auparavant, le film aura
montré l’ostracisme dont Pierre est victime lorsque chacun
pense que Thérèse a échoué, que sans doute elle
est morte. Le couple a transgressé les règles, la morale universellement
admise.
La dernière séquence, le côté comique du discours de Pierre mêlant son rôle de président de l’Aéro-Club et celui du mari heureux libère la tension accumulée. Pour que la victoire soit possible, il a fallu tout affronter, les difficultés financières, la désapprobation de tous, et même sacrifier une autre passion, tout aussi forte et tout aussi légitime. Puis il y a eu cette attente interminable, la certitude que chacun acquiert de la catastrophe, les huées, les injures au téléphone…
S’il n’est pas si facile de parler de ce film, c’est sans doute que l’art est si grand qu’il disparaît. On cherche presque en vain de quoi est faite cette perfection. Entre autres choses de discrétion. Rien ne pèse. Par exemple, la question : « Je n’ai pas pensé à vous demander l’indicatif de sa radio » et la réponse : « Elle n’a pas de radio », toutes deux sur le ton de l’évidence, tout cela est fort rapide et paraît bien anodin. Pourtant, la suite de l’action en dépend. ..le travail de l’artiste est invisible, rentré dans la matière vivante, installé au cœur du drame. Ni aspérités, ni coutures, aucune de ces armatures qu’oxyde l’air du temps et qui trahissent la marque de l’effort ou simplement la trace de son passage. (Jean-Claude Guiguet)
Dans son dernier film, un court métrage, André Masson et
les quatre éléments, Jean Grémillon dit lui-même
le commentaire qu’il a composé :
Il y a dans les gestes d’un peintre quelque chose de nostalgique :
la nostalgie d’un très lointain pays natal où il voudrait
revenir, où il reprendrait racine dans les vieux mythes de la Terre,
de l’Eau, de l’Air et du Feu ; supports d’images qui vont
devenir, par la magie de son art, substance poétique et par laquelle
la chose représentée va prendre, non pas ressemblance, mais
signification.
Et si on remplaçait peintre par cinéaste ?