Saison 2003-2004
12 Novembre 2003
un film réalisé par George CUKOR
avec:
Katherine Hepburn Christine Forrest
Spencer Tracy Steven O’Malley
Richard Whorf Clive Kerndorn
Franck Craven Dr. Fielding
Forrest Tucker Geoffrey Midford
Howard Da Silva Jason Rickards
Audrey Christie Jane Harding
Margeret Wycherly Mrs. Forrest
Percy Killbride Orion Peabody
scénario Donald Ogden Stewart
d’après un roman de I.A.R. Wylie
production Victor Saville
photographie William Daniels
montage James E. Newcom
musique Bronislau Kaper
un film MGM, Etats-Unis, N & B, 1942, 1 h 40
Robert V. Forrest, homme richissime et puissant, est mort
dans un accident de voiture et la nation américaine pleure ce héros
qui soulevait les foules. Steven O’Malley, reporter, enquête
avec ténacité pour réaliser son projet : écrire
un livre qui, en contant l’histoire de Forrest, continuerait son
œuvre. Mais il n’est pas facile de voir sa veuve. Grâce
à un subterfuge, il finit cependant par rencontrer Christine Forrest.
O’Malley sent un lourd mystère planer autour de Forrest et
de sa mort. Etait-elle d’ailleurs accidentelle ?
Keeper of the Flame est ressorti de manière confidentielle dans quelques salles parisiennes en janvier 2002 après plus d’un demi-siècle d’oubli, semble-t-il volontaire. Ne le cherchez pas en V.O.S.T. chez vos fournisseurs habituels de cassettes ou de DVD. Même sur le Web américain, il est parfois annoncé comme indisponible (ce qui est faux) et généralement accompagné de critiques peu élogieuses qui lui reconnaissent tout de même des qualités.
Pourtant à sa sortie, le film a fait parler de lui, il a même fait beaucoup de vagues. Lors de la première projection au Radio City Music Hall de Los Angeles le 18 Mars 1943, Louis B. Mayer, l’un des patrons de la Métro Goldwin du même nom, s’est levé et est sorti précipitamment.
Pourquoi une telle colère ?
Nous sommes en pleine Deuxième Guerre Mondiale et depuis l‚attaque de Pearl Harbour, la nécessité de s’ngager au côté des démocraties européennes est devenue plus évidente aux Etats-Unis. Mais auparavant, on en était bien loin ! Le même Louis B. Mayer avait reproché à William Wyler d’insister sur le caractère fanatique d’un pilote nazi dans Mrs Miniver : « un ton anti-allemand n’est pas nécessaire, ce ne sont pas nos ennemis. « Les conservateurs, qui craignent d’être entraînés dans la guerre, s’opposent aux films qui mettent l’Amérique en garde contre la menace nazie. Tous les scénarios montrant des Allemands sont soumis au Consul nazi de Los Angeles. Rappelons aussi que le sénateur démocrate du Mississipi John Rankin, président de la HUAC (House Un-American Activities Committee), fondée dès 1938, connu pour son racisme et ses sympathies avec le Ku Klux Klan, inquiéta Charles Chaplin pour Le Dictateur, l’accusant de faire « des films répugnants qui pervertissent la jeunesse ».
La position de la MGM n’est pas forcément univoque puisqu’elle a produit le film de Frank Borzage The Mortal Storm (1940), qui dépeint un professeur d’université dont la carrière est ruinée en Allemagne parce qu’il n’est pas aryen. Ce film décide Hitler è faire interdire les films de la MGM sur tous les territoires soumis à son hégémonie.
Dans ce contexte très particulier, Donald Odgen Stewart, la scénariste souvent complice de George Cukor (Holiday, The Philadelphia Story), s’empare d’un roman de I.A.R. Wylie, inspiré comme le fameux Citizen Kane par la vie du magnat de la presse William Randolph Hearst, et écrit un scénario profondément engagé et militant. Il faut dire que Stewart fait partie des intellectuels qui ont fondé « The Anti-Nazi League » pour dénoncer les méfaits du nazisme et venir en aide aux réfugiés. Il est aussi membre du « Screen Writer’s Guild », syndicat très clairement à gauche. Au cours d’un entretien accordé à Bertrand Tavernier pour son livre Amis américains, le réalisateur de Salt of the Earth (Le Sel de la terre, 1954, film boycotté aux Etats-Unis par le MacCarthysme), Herbert H. Biberman dit pour conclure : « Je voudrais rendre hommage aux deux personnes les plus pures, les plus politiques, les plus extraordinaires que j’ai rencontrées : Donald Odgen Stewart et Dashiell Hammett. »
Donald Odgen Stewart a effectivement après la guerre des ennuis avec la chasse aux sorcières et est inscrit sur les fameuses « listes noires ». Or il a déclaré que Keeper of the Flame était « le film qu’il était le plus fier d’avoir fait ».
Que viennent faire nos deux stars et leur réalisateur dans cette « galère » ? Cukor fait son métier à l’intérieur du système hollywoodien. Il le fait bien quand il filme l’enterrement de Forrest et les plans sur les parapluies ; quand il dirige Katherine Hepburn dans un rôle difficile et nuancé ; quand il est attentif aux personnages secondaires, le secrétaire obséquieux et inquiétant joué par Richard Whorf, l’ancien vétéran, capitaine de Forrest, interprété par Howard Da Silva, la mère vieille et folle jouée par l’actrice anglaise Margaret Wycherly. Comme d’habitude chez Cukor, c’est peut-être le personnage de cette jeune femme séduisante, émancipée, cynique, reporter rivale de Steven O’Malley qui est le plus intéressant.
Quant à Katherine Hepburn et Spencer Tracy, la rumeur dit (mais faut-il la croire ?) qu’ils auraient exprimé, durant le tournage, des regrets sur les implications politiques d’un scénario dans lequel ils avaient seulement vu un thriller. Ils mettent toutefois tous les deux leur charisme au service de cette histoire qui pointe les dangers d’un fascisme rampant aux Etats-Unis.